Escapade piémontaise – Jour 1

C’est devenu une tradition depuis la renaissance du Clos de Tsampéhro, mais c’est aussi et surtout un bel effort de formation continue: chaque année avant l’été, notre quatuor part en voyage d’étude ! Ceux-ci nous permettent à chaque fois de découvrir d’autres façons de vivre et de penser bien sûr, mais aussi d’autres manières d’envisager la vigne et le vin. Après le Bordelais, la Champagne, la Bourgogne et la Vallée du Rhône, les tsampéhristes ont jeté leur dévolu cette année sur les fascinantes terres du Piémont.

Et pour que cette expédition bachique révèle toute la richesse de cette région et de ses multiples appellations, il nous fallait un guide de très haut niveau, à même de nous concocter un programme d’exception: l’affaire fut vite réglée en la personne de Michele Caimotto, originaire de la région et ex-chef sommelier de renom en Suisse, et qui œuvre dorénavant comme consultant par le biais de sa société Wine Rose.

C’est donc à l’aube et en sa compagnie que nous avons pris la route vers l’Italie, pour vivre une première journée d’exploration axée sur le Nebbiolo – évidemment – mais surtout sur les sols volcaniques du Nord Piémont (2800 ha). Première rencontre, à Masserano, avec Cristiano Garella, qui œuvre comme œnologue-consultant auprès de nombreux vignerons sur l’appellation Bramaterra.

Il nous reçoit d’abord au cœur de son propre vignoble, couvrant une surface de 8 ha et produisant des crus Bramaterra, Coste della Sesia et Lessona. L’appellation Bramaterra se caractérise par des assemblages de Nebbiolo, Vespolina et Croatina et offre des vignobles où les cépages se côtoient et se mélangent allègrement. L’enherbement y est quasi généralisé et permet ainsi de limiter l’érosion des sols et de composer avec une pluviométrie plutôt généreuse.

Nous rejoignons ensuite la cave pour goûter des vins en élevage (Nebbiolo 2015, Croatina 2015 et Vespolina 2015) suivis de quelques flacons de Bramaterra «Le Pianelle » (2011, 2013, 2014) et de Bramaterra « Colombera e Garella » (2012). Cette dégustation confirme pleinement le potentiel, si ce n’est déjà la valeur de notre hôte, qui compte, à tout juste 30 ans, parmi les meilleurs experts du Haut-Piémont.

Après une pause gourmande à Cossato, nous prenons la route vers les terroirs de Boca pour découvrir d’autres cépages autochtones, toujours vinifiés en méthode traditionnelle. Nous sommes accueillis au pied de l’impressionnant sanctuaire de Boca par Silvia Barbaglia de l’Azienda Vitivinicola Barbaglia, à Cavallirio. Silvia nous détaille la complexité géologique des sols sédimentaires de l’appellation, construits par ruissellement des eaux du glacier situé au pieds du Monte Fenera.

Ce régime fluvial est responsable de l’apport de bloc rocheux issus du Monte Rosa (oui, oui, le Mont-Rose, le même que nous). Il a largement influencé la formation des appellations Fara, Ghemme et Sizzano toutes proches. Pourtant, située au nord du Haut Piémont, à deux pas de ce trio, Boca a géologiquement davantage à voir avec ses voisines situées à l’Ouest de la Sesia (comme Gattinara et Bramaterra). La parenté vient notamment de sols maigres, peu structurés, « squelettiques » dit-on parfois ici, ainsi que d’un sous-sol constitué de porphyre (brun / ferrique). Dans l’ensemble, ses vignobles situés à des altitudes comprises entre 400m et 500m, et encerclés de forêts d’acacias, sont très acides et nécessitent ainsi l’apport de chaux deux fois par an.

La DOC Boca fut créée en 1969, et s’étend au-delà de Boca, sur les communes de Maggiora, Cavallirio, Prato Sesia et Grignasco. La superficie plantée en vignes est seulement d’environ 13 ha, sur 30 délimités ! Les encépagements, pour avoir droit à l’appellation, s’articulent autour de 45 à 70% de Nebbiolo, de 20 à 40% de Vespolina, et au maximum de 20% d’Uva rara…

De retour à la cave, nous découvrons avec plaisir les subtilités du cépage Erbaluce vinifié en vin effervescent et déclinés en plusieurs dosages. Silvia nous propose aussi de déguster quelques créations tranquilles en monocépages issus des plants Vespolina et Croatina. Après avoir pris congé de notre charmante hôtesse, nous partons pour une rencontre d’exception chez Christoph Künzli du domaine Le Piane. Parti il y a plus de vingt ans de sa Suisse natale, ce passionné de l’appellation Boca s’est enthousiasmé dans les années 90 pour ce terroir « oublié », au point d’y reprendre l’emblématique petit vignoble du Signore Cerri, et d’y entreprendre, avec un très grand respect, une progressive replantation des cépages locaux.

Vingt ans plus tard, le résultat est là: maintien des ancestrales et extraordinaires techniques de taille – « maggiorina » – et surtout des vins authentiques et de très belles tenues. Une généreuse dégustation sur fûts, suivie de quelques flacons plus matures au cœur du chai, termine de nous convaincre. Le choix de Christoph de procéder à de longues macérations jusqu’à 30, voire 40 jours, nous conforte également dans notre protocole de vinification du Tsampéhro Rouge.

La soirée se termine par un sympathique souper dans la petite ville de Gattinara, à la découverte de la cuisine piemontaise de l’Osteria La Brioska, tout en dégustant une sélection de flacons du terroir calcaire de Ghemme, que Michele a concoctée spécialement pour nous et qu’il nous commente avec son enthousiasme latin. Dur dur les études…